260 000. C’est le nombre de titres de séjour délivrés par la France en 2022, un chiffre qui en dit long sur la mécanique de l’immigration bien plus que sur la seule couleur politique du moment. Derrière la statistique, une histoire de choix collectifs, d’arbitrages successifs et de lignes de partage qui traversent la société française depuis des décennies.
En 1945, la création de l’Office national d’immigration marque un tournant : l’État centralise l’arrivée des travailleurs étrangers pour soutenir la reconstruction du pays. Mais à partir de 1974, l’économie patine, le recrutement officiel s’interrompt. Pourtant, le regroupement familial, introduit deux ans plus tard, relance la dynamique migratoire et contourne la fermeture affichée. Entre 1997 et 2012, une nouvelle phase débute avec une série de régularisations qui propulsent à la hausse les titres de séjour délivrés. Les lois évoluent, les priorités politiques se déplacent, chaque décennie imprime sa marque sur le flux migratoire.
Comprendre les grandes étapes de l’immigration en France
L’histoire de l’immigration en France est façonnée par les besoins de main-d’œuvre et les grands bouleversements sociaux, et ce récit commence dès le XIXe siècle. À la fin de ce siècle, les premiers travailleurs étrangers arrivent, portés par l’essor industriel. Italiens, Belges, Polonais viennent combler le déficit de bras dans les usines et les mines : cette première vague structure durablement le paysage.
Après la première guerre mondiale, la France, dépeuplée, organise une immigration de substitution. L’office national d’immigration (ONI), créé en 1945, pilote l’arrivée d’ouvriers étrangers en veillant à répondre aux besoins du marché du travail. Entre 1945 et 1974, l’économie se nourrit de ces nouveaux flux : Espagnols, Portugais, Algériens, Marocains s’intègrent aux chantiers, aux usines et au tissu urbain.
Le choc pétrolier de 1974 marque un coup d’arrêt : le chômage monte et la France met fin au recrutement officiel de main-d’œuvre étrangère. Mais la réalité se tord face à l’affichage politique. Dès 1976, le regroupement familial prend le relais et transforme la nature des migrations. Dans les années 1980, les profils évoluent encore, avec de nouveaux arrivants venant d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient.
Pour y voir plus clair, on distingue généralement trois grandes étapes :
- Première vague : fin XIXe siècle, travailleurs européens essentiellement originaires d’Italie, de Belgique et de Pologne.
- Deuxième vague : de 1945 à 1974, afflux de Sud-Européens et de Maghrébins, orchestré par l’ONI.
- Troisième vague : depuis 1974, profils plus variés et montée du regroupement familial.
Les statistiques de l’INSEE témoignent d’une augmentation régulière du nombre d’immigrés, directement liée aux choix opérés par l’État français et à l’adaptation progressive des politiques publiques.
Qui sont les acteurs majeurs des politiques migratoires françaises ?
La politique d’immigration en France ne résulte jamais d’une volonté isolée. Elle se forme au croisement d’intérêts et d’enjeux multiples. Le gouvernement fixe le cap et pilote les flux : accueil, régularisations, quotas, règles et conditions d’entrée. De l’après-guerre à aujourd’hui, chaque gouvernement imprime ses propres orientations, selon la conjoncture intérieure et extérieure.
Le parlement débat, modifie ou adopte les lois qui encadrent le séjour des étrangers. Les partis politiques donnent de la voix, en proposant leurs visions de l’ouverture ou du contrôle, chacun adoptant une stratégie propre sur la place publique. Certains prônent la fermeture stricte, d’autres soutiennent la continuité des flux.
Côté employeurs, le patronat intervient souvent dans l’ombre, soucieux de l’adéquation entre les besoins du marché du travail et la gestion des flux migratoires. Les syndicats, eux, se retrouvent à défendre les droits de tous les salariés, tout en surveillant les conditions de concurrence sur le marché de l’emploi.
Les organismes spécialisés orchestrent le quotidien. L’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) analyse les demandes, l’office national d’immigration (ONI) applique les politiques publiques, pendant que l’Union européenne harmonise une partie des procédures à l’échelle continentale. Les directives, les partenariats européens et les échanges entre administrations dessinent un cadre mouvant.
Le résultat ? Une politique française de l’immigration toujours sous tension, marquée par l’équilibre fragile entre impératifs économiques, débats politiques et contraintes internationales.
Entre besoins économiques et enjeux sociaux : quelles motivations derrière l’accueil des migrants ?
L’arrivée des immigrés en France répond d’abord à des dynamiques concrètes. Après 1918, la reconstruction impose l’urgence : les secteurs du bâtiment, de l’industrie et de l’agriculture recrutent en masse, d’abord en Italie et en Pologne, puis au Portugal ou au Maghreb. Le marché du travail dicte la cadence, l’économie compense le déficit démographique par des renforts venus d’ailleurs.
Dans les années 1960 et 1970, la croissance pousse les portes de l’immigration ; le patronat demande de la main-d’œuvre, le secteur public suit. Mais la crise du pétrole freine brutalement cette dynamique. La France freine les arrivées de nouveaux travailleurs, tout en laissant se développer le regroupement familial : une nouvelle phase commence, où il ne s’agit plus seulement de travail mais d’installation durable des familles.
Ce nouveau tournant questionne l’intégration. Garantir les droits, faciliter l’accès au logement social, réorganiser l’accueil : autant de défis sociaux qui accompagnent le phénomène. Les décisions oscillent entre l’exigence d’une relève démographique et la volonté de garantir la cohésion d’ensemble.
L’analyse des données de l’INSEE ou de l’OCDE met en lumière le rôle des immigrés dans l’innovation et l’entrepreneuriat. Le débat public, pourtant, hésite à l’admettre et oppose souvent emploi et intégration, alors qu’au quotidien, ces réalités s’entremêlent inévitablement.
Débats et perceptions actuelles autour de l’afflux migratoire
L’afflux migratoire reste source de vives discussions dans la société française. Les conflits récents, Syrie, Ukraine, Afrique subsaharienne, ravivent le débat et cristallisent les divisions. La France se débat avec ses propres contradictions : des racines d’hospitalité, mais aussi une tentation du repli, alimentée par des discours anti-immigration largement portés dans la vie politique.
Les points de vue divergent nettement. Pour beaucoup, l’arrivée d’étrangers insuffle une nouvelle énergie à la société ; pour d’autres, elle met à l’épreuve la cohésion nationale. Les enquêtes menées par l’INSEE dévoilent une réalité plus compliquée qu’il n’y paraît : la proportion d’immigrés en France tourne autour de 10 %, un niveau similaire à certains partenaires européens. Les variations de perception dépendent souvent du lieu de vie, du contexte social ou même de la génération.
Pour éclairer le débat, voici deux aspects qui pèsent particulièrement dans la balance :
- Discours politiques : la mise en garde contre les « flux incontrôlés » revient régulièrement dans les campagnes, stimulant des appels à plus de fermeté.
- Réalités démographiques : la majorité des arrivées actuelles passent aujourd’hui par le regroupement familial, bien loin de l’idée de vague soudaine.
Au fil des crises, la question migratoire demeure un fil rouge dans le débat national. Entre besoins du travail, pression sur le logement et enjeux d’asile, les lignes bougent sans cesse. Parfois, la solidarité reprend le dessus ; d’autres fois, les peurs dominent. Reste que la France, face à ses propres ambiguïtés, continue d’avancer sur ce terrain mouvant, déterminée à choisir sa propre trajectoire collective.


